Partager l'article ! IL - ELLE - L'Autre: Au-delà du choix de la couleur de la cuisine qu’Il voulait acheter pour remplacer la leur, c ...
Au-delà du choix de la couleur de la cuisine qu’Il voulait acheter pour remplacer la leur, c’est sur la question du placard à balai, sans « s » car il n’y en avait qu’un, et de balai et de placard, que se focalisait toute leur discussion ce soir là. Il pensait que ce serait bien de disposer d’un placard à balai dans la cuisine afin d’y ranger le balai, pour qu’il ne traîne plus comme maintenant. Elle pensait qu’un balai n’avait pas sa place dans la cuisine et qu’Elle ne comprenait au nom de quel principe c’est lui qui devait décider de ce qui était bon ou pas pour Elle. En effet, c’est Elle qui balayait la cuisine régulièrement. Il disait qu’un placard à balai c’était quand même bien pratique surtout pour y mettre aussi la pelle et la balayette ! Elle disait :
- « Tu verras, ce sera quand même le bordel, parce que les rares fois où tu balayes t’es trop fainéant pour ramasser les balayures et les mettre à la poubelle ! D‘ailleurs d’ici à ce que tu les mettes dans le placard à balai çà ne m’étonnerait pas … comme ça, on ne les verrait pas traîner ! »
L’Autre, qui était venu dîner chez eux ce soir là, était surpris de ces échanges parfois virulents qui étaient partis de la volonté qu’Elle avait exprimée de changer sa vieille cuisine qu’Il avait fait de ses propres mains sans jamais totalement la terminer. En effet, il manquait une porte par ci, une autre ne fermait pas par là, un tiroir était complètement déglingué… ni fait ni à faire. L’Autre osa une question à Il :
- « Mais pourquoi n’installerais-tu pas une centrale d’aspiration ? »
Il répondit :
- « Parce que le bout de tuyau qu’on doit utiliser prend autant de place qu’un aspirateur »
L’Autre l’interrogea :
- « Mais ton placard à balai, pour un seul balai, est aussi, voire plus, encombrant qu’une centrale d’aspiration, donc tout aussi disproportionné que le tuyau dont tu parlais tout à l’heure ! »
Il réfléchit, hésite puis déclare :
- « De toutes façon j’en veux pas, et puis un placard à balai c’est tellement mieux, tellement pratique … Je ne comprend pas qu’on ne puisse pas avoir d’endroit où ranger le balai ! »
En s’adressant à Elle, qui débarrasse la table, l’Autre dit :
- « Ton frigo est mal fermé ! »
- « T’as l’œil ! » répondit-elle !
Il ajouta :
- « Pourquoi ne râles-tu pas quand l’Autre là, te dit ça ? »
L’Autre précisa :
- « Parce que c’est factuel, je ne lui ai pas dit, comme tu dois probablement le ferais : tu as encore laissé ton frigo ouvert ! Cet ‘’encore’’, plus qu’un adverbe de temps, donc d’impatience, de lassitude, voire d’exaspération, … est à lui seul un jugement de valeur, une condamnation, il est synonyme de … ‘’t’es vraiment nulle… !’’
Il sourit et Elle aussi. Tous deux sourient donc ensemble. L’Autre avait sans en avoir l’air, avec cette remarque, pris la maîtrise de l’échange et l’Autre en profita pour poursuivre en interpelant Il :
- « Mais chez toi, dans le temps, chez ta mère, où les balais étaient-ils rangés ? »
- « Dans le placard à balai qui était dans l’entrée juste à côté de la cuisine »
- « Et qu’en pensait ta mère ? »
- « Ben que c’était pratique »
Puis en s’adressant à Elle :
- « Et toi, chez ta mère où se rangeaient les balais ? »
- « Dans la descente d’escaliers ! »
- « Et pourquoi tu ne les mets pas toi aussi dans la descente d’escaliers ? »
- « Parce qu’Il y a mis un porte manteau qui m’empêche de le faire ! Mais en plus il y aurait bien de la place dans le placard dans le couloir, mais Il y a foutu tout son bordel ! Tu es bordélique, tu ranges rien ! »
L’Autre expliqua :
- « Ce qu’il y a d’intéressant dans la constitution d’un couple et d’une famille, c’est le croisement voire le choc des habitudes et usages de chacun…! Par exemple le beurre, dans certaines familles on le coupe perpendiculairement à la plaque de beurre parfois dans la largeur, parfois dans la longueur. Dans d’autres familles on le racle parfois sur les angles parfois sur toute ou partie de sa face supérieure ; et dans certains cas on le creuse… Comment était-ce chez vous ? »
Il dit :
- « Je le coupe perpendiculairement dans le sens de la largeur »
Et Elle dit :
- « Je le racle ! »
L’Autre demanda alors comment faisaient les enfants et Elle lui répondit :
- « Y mangent pas d’beurre ».
Il & Elle interpelèrent l’Autre :
- « Et toi ? tu l’coupes comment l’beurre ? »
- « Droit ! Tantôt dans l’angle, tantôt perpendiculairement à la longueur… »
- « Et chez tes parents c’était comment ? »
- « On le coupait perpendiculairement à la longueur … mais ça a été le premier moyen « conscient » de m’opposer à mes parents … qui n’aimaient pas ça car, d’après eux, ça faisait des histoires … »
L’Autre expliqua qu’il s’agissait là d’un problème culturel, d’un enjeu entre deux familles qui n’a pas été tranché. Les enfants ne voulant froisser ni l’un ni l’autre ont préféré ne pas aimer le beurre et donc ne pas être obligés d’en manger et par là de le trancher ! De la même façon que le beurre, le même type de problématique pouvait apparaître sur la façon de couper le pain, de faire servir et boire le café ou le thé, de faire la vaisselle ou le ménage, de ranger le frigo ou le lave-vaisselle, de faire le lit, de plier le journal ou les serviettes, de cirer les chaussures, etc, etc …
La question du rangement du balai relevait de la même logique et était fondamentalement culturelle, parce que derrière cette question très pratique se cachaient des enjeux qui relevaient du plaisir ou de la satisfaction mais aussi de l’image de la mère de chacun… L’Autre ne se sentant pas suffisamment spécialiste de ce genre de questions préféra en rester là.
- « En plus, » dit-Il
- « Rappelles toi au début quand on allait chez ma mère, on se cachait dans le placard à balais pour s’embrasser »
- « C’est quand même pas pour çà que tu vas me mettre un meuble à balai de 2mètres sur 2 avec des menottes, une guêpière et un fouet pour ranger le balai ? » rajouta-t-elle !
Il pensa nécessaire de rajouter :
- « De toute façon cette cuisine c’est aussi le problème de savoir ce qu’on fait de toutes tes boîtes plastiques qui ne servent à rien ! »
L’Autre se dit alors qu’une nouvelle activité était en train de naître, celle de cuisino-thérapeute ou dis moi la cuisine que tu veux et je te dirai qui tu es !
Il répara sa cuisine ;
Elle vira ses boîtes inutiles ;
Le placard de l’entrée accueillit le balai, mais avec la pelle et la balayette ;
Elle acheta une guêpière ;
Il acheta des menottes ;
Les deux s’embrassaient parfois au milieu des balais, aspirateurs les pieds dans les balayures…
Et l’Autre devint cuisiniste !
Dijon le 25 octobre 2008
Cath.......